La tour de Babel ou la chronique d’une vie ordinaire

Publié le par Avenir en Questions

 

Tout le monde connait cet épisode de la genèse et peut y faire référence à l’occasion. On y parle des hommes qui décident de construire la tour la plus haute possible pour concurrencer Dieu et se mesurer à lui. Ils sont tous d’accord : ensemble, ils seront plus forts. Ils mettent donc en commun leurs connaissances avec comme unique but : toujours plus haut, toujours plus grand ! Et un jour, Dieu se met en colère et avec ses pouvoirs magiques et il leur jette un sort : « Vous ne parlerez plus la même langue et ainsi vous ne pourrez plus travailler ensemble ! Ah Ah Ah ! ». Ainsi, la construction s’arrêta nette et chacun s’en alla vaquer à ses anciennes activités. Et l’histoire se termine avec la conclusion suivante : Ne fais pas le malin avec Dieu, c’est lui le chef !

 

Maintenant, je vous propose une autre lecture un peu plus contemporaine. Ceci aurait pu être mon histoire mais j’ai décidé de ne jamais acheter de télévision. Bien évidement, toute ressemblance avec des faits réels ne serait que pure coïncidence.

 

Il était une fois un couple qui vivait paisiblement. Ils avaient tout ce dont ils avaient besoin : un travail pour se nourrir, des transports en communs pour se déplacer, une salle de spectacles pour se divertir de temps en temps, ils pouvaient même aller en vacances une fois par an. Ils étaient heureux, ils prenaient le temps. Aussi il n’hésitait pas à donner un coup de main à leurs voisins et à leurs amis régulièrement et réciproquement.

Un jour, ils eurent une idée : « si nous nous achetons une voiture comme tout le monde, nous pourrions gagner du temps sur tous nos trajets quotidiens, ainsi nous passerons plus de temps tranquillement à deux! ». Ils n’avaient pas la totalité de l’argent nécessaire pour se le permettre, ils allèrent donc demander un petit emprunt à leur banquier qui accepta sans sourciller. Pour compenser les intérêts à rembourser, l’un travailla plus dur en faisant quelques heures supplémentaires et l’autre tenta de progresser dans la hiérarchie de son entreprise. Pendant plusieurs années, ils ne prirent plus le temps de sortir en couple mais ils décidèrent de s’acheter une télévision et ils se dirent qu’elle sera, de toute façon, vite amortie par rapport aux prix des sorties spectacles.

Après une année à se serrer la ceinture, leur situation financière s’améliora. Et ils décidèrent de faire un enfant. Puis un deuxième. Suite à une augmentation, ils remboursèrent plus rapidement que prévu leur emprunt auto. Aussi ils décidèrent que dorénavant ils partiraient en vacances deux fois plus longtemps, pour se reposer un peu plus et pour profiter de leurs enfants, et deux fois plus loin pour visiter ce monde merveilleux qu’ils découvraient chaque soir dans leur salon en allumant l’écran de télévision.

En revenant de vacances, Monsieur décida, en accord avec Madame, de « lever le pied » en se disant qu’ils avaient enfin tout ce dont ils avaient besoin. Il voulu en parler à son chef mais il comprit vite que ce n’était pas le moment. En effet, son entreprise venait de se faire racheter par un groupe financier très compétitif. Et en tant que jeune et dynamique, il avait été repéré par sa hiérarchie pour participer en première ligne à un projet très attrayant : Faire progresser le groupe en termes de chiffre d’affaires et de productivité pour qu’il devienne le N°1. C’était un projet ambitieux mais les investisseurs avaient des moyens importants pour le concrétiser. Ainsi, les meilleurs spécialistes, les meilleurs ouvriers avaient été recrutés pour travailler dans son équipe. Sans aucun doute, c’était une opportunité qui ne se représenterait pas à lui une seconde fois. Sa femme eut beaucoup de mal à comprendre ce nouveau regain d’intérêt pour le travail. Il se remit tout de même au travail avec plus d’ardeur que jamais, remotivé par ces nouveaux objectifs et ces nouvelles ressources mises à sa disposition. Notre salarié modèle se donna bonne conscience en se convaincant que le fruit de son travail (augmentation + prime + intéressement aux résultats) profiterait à sa femme et ses enfants car de cette manière, l’argent ne serait plus un problème pour eux.

Ainsi, Madame pu se permettre d’arrêter de travailler pour s’occuper de ses jeunes enfants. Lui rentrait tard le soir et souvent partait souvent plusieurs jours en voyage d’affaires. Dans ces cas là, il revenait avec un cadeau pour chacun d’entre eux. Un jour, il débarqua avec une nouvelle télévision, plus grande, plus performante qui trônera dans le salon en lieu et place de l’ancienne qu’il laissa aux enfants. Ainsi, plus de guerre entre les parents et les enfants pour choisir le programme ! Ces derniers étaient d’autant plus heureux qu’ils pouvaient monter leur grand écran tout neuf à leurs camarades de jeux et de s’enorgueillir. Aussi, une autre fois, il fit une surprise à sa femme et il l’emmena en week-end dans un grand hôtel d’une capitale étrangère. Ce qu’il continua à faire désormais à intervalle régulier.

Il faut souligner ici le fait que les amis, les voisins et autres connaissances de cette famille ont tous suivi le même cheminement à l’exception de quelques cas isolés qui ont rapidement disparu de leur cercle rapproché. La plupart d’entre eux étant liés, d’une manière ou d’une autre, à notre fameux groupe en expansion, ils avaient tous le même objectif : devenir les meilleurs. Il y a encore quelques années, ils se voyaient très souvent. Tous les prétextes étaient bons pour partager du temps : faire un déménagement, rentrer du bois ou repeindre un appartement. Aujourd’hui, ils avaient les moyens de payer quelqu’un pour faire ces corvées. Aussi, ils avaient pris l’habitude de se retrouver régulièrement lors de réceptions, cérémonies et cocktails dinatoires. Lors de ces soirées, ils pouvaient échanger des heures sur leurs centres d’intérêts. Et, il n’était pas rare d’entendre parler d’une nouvelle destination plus ensoleillée, d’un nouvel objet révolutionnaire qui faisait gagner du temps ou de la puissance extraordinaire d’une voiture. C’était même devenu l’activité la plus en vogue !

Aussi, comme leurs meilleurs amis l’avaient fait depuis très longtemps, ils décidèrent d’acheter une maison plus grande pour que chacun d’entre eux ait plus d’espace personnel. Pour cela, ils s’endettèrent jusqu’à leur retraite mais il fallait bien ! L’ancienne était devenue bien trop petite. Finalement, tout le monde se satisfit de cette situation. Puis, les enfants grandissant, leur mère prit la décision de retravailler. Elle était surtout très contente de pouvoir avoir une source de revenu qu’elle pouvait dépenser à sa guise pour « se faire plaisir » selon son expression. De leur cotés, les enfants demandèrent et reçurent aux noëls et anniversaires qui suivirent : une console, une autre télévision, un ordinateur, une connexion internet plus rapide, un scooter, une nouvelle console, des vêtements de marque, une voiture, d’autres vêtements d’une autre marque... Les parents, qui ne les voyaient pas beaucoup grandir faute de temps, était ravis de pouvoir faire plaisir à leur progéniture surtout qu’ils pouvaient se le permettre (et qu’ils travaillaient dur pour ça). En fait, ils travaillaient tellement que le soir en rentrant, ils n’avaient qu’une envie : allumer la télévision pour se vider la tête et penser à autre chose. A ce moment là, ils étaient bien contents que leurs enfants aient chacun leur écran et qu’il n’y ait pas de chamailleries autour d’eux. Et oui, un boulot même s’il est intéressant, ça n’en reste pas moins une activité que, en général, nous n’aurions pas si nous n’étions pas payés en échange.

Et là devant leur écran magique, d’un seul coup, un déclic, même pas forcement divin, je dirais plutôt philosophique. « Quelle vie de con ! ». Aussi, ils remarquèrent qu’ils ne gagneraient jamais cette course du « encore plus ». Et qu’en plus ils y avaient perdus, dans cette fuite en avant, une denrée qui leur parut inestimable : le temps qui passe. Et oui, ils étaient devenus vieux. Un peu aigri, ils regrettèrent leurs jeunes années où ils cultivaient paisiblement leur jardin.

Madame eut même l’idée de tout plaquer pour aller vivre d’amour et d’eau fraîche dans une région isolée mais son mari la raisonna quelque peu. Puis il ajouta :

« Mais ça n’empêche pas que nous pouvons nous remettre à cultiver notre jardin ! »

 

A mon Père.

 

N’hésitez pas à me faire parvenir vos remarques et à diffuser cette page à ceux que vous voulez sensibiliser.

A très bientôt.

 

Publié dans Il était une fois

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sdieng 31/05/2011 10:23



Quel beau article.


"Quel vie de con !" hahaha, merveilleux.


Je suis ingénieur et je me suis dis un jour (à force de travailler) : "C'est vraiment une vie de con, bosser, bosser, pourquoi faire au juste ?"



Gismo 27/04/2011 15:02



(Réaction à "Chronique d'une vie ordinaire") : 


... et un jour, tombé(e) (très) malade à force de mener une vie stupide et trépidante, tu te réveilles, radioactif/ve et seul(e) dans ta chambre d'hôpital.


Tu te rends compte que tu avais négligé tes amis et tes proches car tu bossais comme un fou et n'avais jamais le temps.


Quelques temps plus tard, ta grande entreprise, pour laquelle tu t'es vraiment investi(e) et as sacrifié des arrêts maladie, te mets à la porte expéditivement : "tu prends tes affaires et tu te
casses, on n'a plus besoin de toi, tchao". Game over.


Et, là, ayant enfin) le temps de cogiter un peu - entre deux contrats - tu te dis : "en fait, c'est bien fait pour moi, car, vraiment, JE MENAIS UNE VIE DE CON(NE) !". A méditer... 


From : Gismo.



Un dodo parmi d'autres... 23/03/2011 14:47



Jusqu'à quand?


La télévision a cet effet qu'elle renforce notre couple dans la justesse de ses choix.


le bourrage de crâne quotidien de l'oiligarchie mondiale, via la télé, anesthésie beaucoup d'entre nous, extraits de nos justifications: - on est chanceux à côté de ces pauvres malheureux, - si
je proteste en quand que ce soit, dix postuleront à ma place- etc...


 Quand bien même nous garderions un peu de recul sur les messages délivrés par les infos, ce qui domine c'est le sentiment d'impuissance: mis en relation avec la planète, ses enjeux, ses
luttes de pouvoir, que pesons nous, dans notre salon?


Débranchons nos télés, sortons, échangeons avec  nos voisins, nous sentirons un monde à notre mesure, sur lequel nous avons prise. Et là, peut être, nous pourrons faire quelque chose de
constructif, ouvrir un nouveau chemin...


Il est plus que temps: déplétion pétrolière, menaces sur le vivant, concurrence exacerbée entre pays...  Le mur est proche! Tout proche!


P.S: Ne parlons pas du nucléaire



Laarman Benoît 22/03/2011 21:43



Bonjour et bravo pour votre article.


Il est bon aussi de savoir que les civilisations reposent sur des fondations bien fragiles, des fondations philosophiques. L'occident, avec le progressisme et le culte de la machine, a perdu tout
sens de la vie naturelle, de la place de l'Homme dans la nature. Sa machine la plus spectaculaire, Internet, montre cela aux peuples qui n'ont pas fondé comme nous sur le sable. D'où une crise à
venir. Les victimes de ce système ne pourront que se révolter qu'une minorité épuise les ressources de l'ensemble de la planète à des fins veules et folles.



Tahar 12/02/2011 16:36



Admirable,tout en simplicité.
On devrait mettre ce genre de petits texte à la place des revues internationales des grands journaux qui sont d'un imbécilité déconcertante.
Cordialement,
M.Tahar



Avenir en Questions 12/02/2011 22:14



C'est à partir de nos rêves que l'on peut construire notre avenir !